L’archéologie peut-elle faire renaître les odeurs du passé ?

Le passé peuple les livres, les musées, les universités. Il se raconte, s’imagine et se fantasme. Désormais, il pourrait se sentir. C’est le pari que se lance l’Institut Max Planck en sensibilisant les archéologues aux technologies capables de reconstituer les odeurs des mondes anciens.

Les odeurs anciennes peuvent-elles nous aider à voyager dans le temps à travers l’histoire humaine ? Nous savons qu’elles jouent un rôle déterminant dans la vie sociale. Bien que certains vestiges du passé demeurent, les effluves, les arômes et les parfums disparaissent plus volontiers. Pourtant, ils peuvent représenter un élément de compréhension sensible de l’histoire. Le défi d’étudier les odeurs des artefacts du passé est l’une des pistes envisagées par le département d’archéologie de l’Institut Max Planck, en Allemagne. À la tête de ces travaux, l’archéologue Barbara Huber assure qu’une technologie biomoléculaire pourrait aider les chercheurs à saisir et recréer les effluves du passé.

Les odeurs, une donnée révélatrice de l’histoire

Respirer le grand air, renifler une odeur intempestive, humer un repas… Nous baignons constamment dans un univers olfactif qui nous met en appétit ou nous repousse. Relativement délaissée de la recherche archéologique, l’odeur n’a pourtant rien d’anodin. Comme l’a montré Alain Corbin dans Le miasme et la jonquille (Champs Flammarion, 2016), elle structure notre imaginaire, révèle nos sensibilités, voire nos affinités, délimite notre goût et notre identité. L’olfaction est donc une caractéristique de l’histoire qui pourrait nous aider à mieux identifier un passé trop souvent imaginaire et aseptisé.

Stèle d’Amenemhat et Hemet, vers 1956-1877 avant J.-C., Égypte, probablement Thèbes, calcaire et pigment, 31,1 x 41,7 x 6,7 cm, Art Institute Chicago

La chercheuse souligne combien elles conditionnent notre représentation du monde et notre perception sensible des choses. Dans son article, elle explique que les odeurs se dirigent en direction d’une région du cerveau liée à l’émotion et à la mémoire. C’est ainsi qu’elles « modifient nos comportements et nos réponses physiologiques, façonnent nos actions et nos choix, guident nos émotions et déclenchent nos souvenirs », déclare-t-elle. Elle ajoute que l’étude des odeurs pourrait nous éclairer sur de nombreux aspects de l’histoire, comme l’hygiène, la cuisine, le commerce ou encore la parfumerie. Elles mettraient également en lumière des aspects plus généraux des sociétés anciennes, comme « la hiérarchie, les pratiques sociales ou encore l’identité de groupe », précise-t-elle.

L’archéologie sensorielle, une nouvelle approche du passé

Comment saisir l’invisible, le volatile ? Barbara Huber souligne la difficulté de la tâche : « C’est très délicat, car lorsque les archéologues viennent sur le site, il est évident que les parfums éphémères ont disparu ». Dans son article publié dans la revue « Nature Human Behavior », l’archéologue cherche à sensibiliser la communauté de chercheurs au développement d’outils permettant d’explorer cette science relativement nouvelle. La technologie à mettre au point se baserait sur les sciences biomoléculaires et omiques.

Graphique élaboré par l’équipe archéologique de l’Institut Max Planck ©️Michelle O’Reilly, Max Planck Institute for the Science of Human History

Selon la chercheuse, de minuscules résidus dans la céramique ou dans les tombes, par exemple, peuvent offrir des données olfactives. L’analyse de ces résidus en laboratoire permettrait d’identifier leur composition, et donc de connaître leur potentielle odeur. En plus d’étudier des artefacts, l’ambition est de préparer des solutions à vaporiser dans les airs. Charles Spence, chercheur à l’Université d’Oxford, se méfie de l’espoir de ressentir les odeurs du passé de la même manière que les anciens : « Je pense que nous ne pouvons pas sentir par leur nez », a-t-il déclaré en réponse à l’article.
En somme, les prochains outils sur lesquels travailler introduiront une nouvelle sensibilité dans la recherche, pour appréhender de plus près les conditions et le mode de vie des populations disparues. Sera-t-il pour autant possible de ressentir le passé dans son entièreté ?

A Material Look at Ancient Egyptian Smells

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