L’art et les émotions, « une question qui traverse l’histoire de l’Occident ». Entretien avec les commissaires de l’exposition au musée Marmottan Monet

Colère, joie, peur, extase… cette constellation d’émotions pénètre tous les domaines de la société. L’art est un des réceptacles de cette palette d’émotions, et tente de retranscrire à sa manière les affects et la psychologie des personnages représentés ou du peintre. Du 13 avril au 21 août, le musée Marmottan Monet fait honneur aux œuvres d’art qui mettent en scène les « métamorphoses visuelles des divers états de l’âme » (Erik Desmazières). À cette occasion, « Connaissance des Arts » s’est entretenu avec Georges Vigarello et Dominique Lobstein, commissaires de l’exposition. Leurs réflexions nous permettent de comprendre comment les artistes ont investi la question de l’émotion, et pourquoi une telle exposition à ce sujet est bienvenue.

La question de la représentation des émotions dans l’art avait-elle déjà fait l’objet d’une exposition spécifique avant celle-ci ?

Dominique Lobstein : Notre projet est en tout cas le premier à offrir une approche globale. Le thème a été traité de façon partielle, et parfois très spectaculaire, dans des expositions comme « L’âme au corps, arts et sciences, 1793-1993 », conçue par Jean Clair au Grand Palais en 1993, ou encore « Figures de la passion, peinture et musique à l’âge baroque », organisée au musée de la Musique de Paris en 2001. Nous proposons une traversée du temps depuis l’époque médiévale à travers un panorama d’une centaine d’œuvres, essentiellement des peintures, mais aussi des gravures, des dessins, des sculptures et des photographies.

Charles Louis Müller, Rachel dans Lady Macbeth, 1849, huile sur toile, 129 x 93 cm, Paris, musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Georges Vigarello : En 2016-2017, j’avais dirigé avec Alain Corbin et Jean-Jacques Courtine la publication d’une Histoire des émotions, en trois volumes, aux éditions du Seuil, qui réunissait les contributions d’une quarantaine de spécialistes français et internationaux sur le sujet. Cet ouvrage est le point de départ de l’exposition. L’idée était de montrer que l’on pouvait esquisser une histoire du psychisme en passant par l’affect, pas seulement par l’intelligence. Le livre comprenait une abondante iconographie, que nous avons pu exploiter pour embrasser un champ très large.

Justement, le thème est si vaste qu’il était impossible de tout montrer. Comment avez-vous défini le corpus d’œuvres ?

D. L. : Il fallait proposer des œuvres significatives. Pour chaque section du parcours, chaque élément du discours, plusieurs choix étaient possibles. Nous avons eu de nombreuses discussions, et certaines images se sont imposées d’elles-mêmes. Nous devions aussi prendre en compte les contraintes d’espace du musée : nous sommes limités dans le nombre et le format des tableaux. Par ailleurs, le Covid a été à la fois un inconvénient et une chance. L’exposition a été repoussée deux fois ; quelques prêts n’ont finalement pas été possibles, remplacés par d’autres des mêmes artistes ; la liste d’œuvres a été revue, s’est affinée, le projet a mûri.

Charles Chaplin, Le rêve, 1857, huile sur toile, 111 x 96 cm, Marseille, musée des Beaux-Arts

G. V. : Les collections nationales sont tellement riches qu’il n’y avait pas besoin d’aller chercher des œuvres très loin. Quelques-unes viennent de Belgique, d’Italie, d’Angleterre, mais la plupart d’entre elles sont prêtées par des musées français. Nous avons privilégié des tableaux rarement vus, parfois inattendus. Nous avons aussi utilisé les illustrations présentes dans les travaux théoriques ou scientifiques de Paul Richer, de Guillaume Duchenne de Boulogne, qui ont inspiré et nourri les représentations. La présence de ces grands ouvrages scande le parcours.

Faites-vous une distinction entre les émotions et les sentiments ?

G. V. : Théoriquement, l’émotion est un ressenti qui vous saisit, qui est quasi instantané. Mais on ne peut pas s’en tenir à cette seule manifestation brutale. Dans l’histoire de l’art, les approches sont infiniment plus complexes. Chez Jean-Baptiste Greuze, par exemple, il y a quelque chose de l’ordre d’un affect approfondi, qui a son histoire, sa résonance intérieure. L’émotion surgit et crée de l’histoire. Le sentiment s’inscrit dans la durée. L’émotion est un ébranlement. Elle peut s’approfondir, aller vers des aspects plus intimes, plus nuancés, vers les sentiments, les passions. Les passions, c’est encore différent, mais elles sont déclenchées par l’émotion.

Comment la manière de figurer les émotions évolue-t-elle au fil du temps ?

D. L. : Conçue de façon chronologique, l’exposition s’ouvre avec le Moyen Âge, où les émotions sont évoquées par la présence d’objets, d’attributs, avec un vocabulaire allusif et symbolique. Les représentations changent à partir de la Renaissance, où l’on commence à s’intéresser à l’individu, à l’intériorité du modèle, puis au XVIIe siècle avec la peinture caravagesque, où les passions s’exacerbent, où l’émotion est mise en scène. Au siècle des Lumières, les scènes galantes traduisent les émois amoureux, avant les grands tourments romantiques du XIXe siècle. Un vrai basculement s’opère au XXe siècle. Les artistes ne montrent plus une émotion, mais la provoquent chez le spectateur. L’objectif est de créer un ressenti. Pour illustrer cela, je tenais à ce que l’exposition se termine avec une pièce de Christian Boltanski. Monument est un arrangement purement technologique, une pyramide de lumière, froide, désincarnée. Pourtant, l’œuvre provoque une réaction, des émotions humaines.

Albrecht Dürer, Melencolia I, 2e état, 1514, burin, 24,1 x 18,8 cm, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts

G. V. : Il y a, au cours de l’histoire, une montée progressive de l’expression singulière, une recrudescence de l’individu. Nous essayons de mettre en évidence un approfondissement dans la connaissance, un gain en nuances, que l’on retrouve aussi dans l’évolution des représentations. Peu à peu, l’émotion passe par le corps, le visage, le regard. L’intérêt se déplace. Pour faire passer quelque chose de l’ordre du dedans. Deux gravures de Dürer, qui figurent dans l’exposition et seront visibles par roulement, marquent un point de bascule : dans Melencolia, ce sont les objets qui ont du sens ; dans Le Violent, l’artiste représente l’émotion elle-même. À toutes les périodes, la société évolue, et les artistes en témoignent par leurs images. Nous prenons aussi en compte les deux guerres mondiales, qui ont engendré des traumatismes, et les grands fléaux de la fin du XIXe siècle, comme l’alcool et la drogue. Tout cela installe des univers émotionnels.

Au-delà de la problématique de la représentation, que dit la peinture de l’évolution des manifestations des émotions, de la manière dont on les vit et on les exprime aux différentes époques ?

G. V. : La question de l’émotion traverse l’histoire de l’Occident. Les deuils, les douleurs, les plaintes, les plaisirs, l’expression tonitruante de la joie… En apparence, rien n’a changé. Mais si on regarde dans le détail, et c’est cela qui est passionnant, tout a changé. Les manifestations ne sont plus les mêmes. Prenez le deuil d’Achille, par exemple, avec cette volonté d’exhibition très forte, le personnage qui s’arrache les cheveux. Il s’est progressivement intériorisé, pour devenir moins expressionniste, plus profond et plus discret. Le deuil d’aujourd’hui est une souffrance intense, mais moins spectaculaire. D’autre part, certaines émotions autrefois valorisées ont pu passer de la vertu à l’ostracisme, à la stigmatisation. Je pense à la colère. Celle de Zeus, ou du grand dirigeant antique, est une colère nécessaire car il faut réussir à convaincre par la peur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, il y a une inversion des valeurs.

Jean Honoré Nicolas Fragonard, Le verrou, vers 1777-1778, huile sur toile, 74 x 94 cm, Paris, musée du Louvre

Enfin, l’émotion est je crois un enrichissement. Si vous prenez la cour médiévale, déployée autour d’un grand noble, elle est importante, avec ses danses, ses manifestations rituelles, qui s’expriment à travers des éléments de costumes, des accessoires et une symbolique des couleurs. Elle est pourtant moins riche que la cour centralisée au niveau de l’État de la fin du XVIe et du XVIIe siècle, avec le théâtre, la musique, la peinture, qui recourent progressivement et abondamment à une gestuelle et à des mimiques illustrant « en direct », pourrait-on dire, le ressenti et les émotions des acteurs et des chanteurs, ainsi que la capacité des artistes à les illustrer. L’émotion, dans l’histoire, est intéressante car elle renvoie à quelque chose qui semble être de l’ordre de l’approfondissement.

L’exposition trouve-t-elle un écho particulier en cette période troublée, où l’on s’intéresse plus que jamais à la psychologie ?

G. V. : Aujourd’hui, la présence de l’affect est extrêmement forte. Il suffit de regarder les magazines grand public, où il est question de traumas, de harcèlement, de ruptures amoureuses, de compassion, de la manière dont les enfants doivent être protégés… On s’interroge sur ce que les gens ressentent. Les historiens s’emparent de ces thématiques, d’Alain Corbin à Nicolas Truong, qui vient de publier un livre sur l’intimité. Les phénomènes psychologiques sont au cœur de nos préoccupations.

Jean-Baptiste Greuze, Jeune fille à la Colombe (détail), vers 1780, huile sur bois, 64,4 x 53,3 cm, Douai, musée de la Chartreuse

D. L. : Nous sommes dans des sociétés très psychologisées. Il est donc intéressant de regarder ce qu’il en était avant. Se tourner vers le passé, traverser et relire cette longue histoire permet de mesurer et aussi de comprendre une évolution dont les œuvres d’art, à toutes les époques, sont les reflets.

Exposition « Le théâtre des émotions »
Musée Marmottan Monet
2 Rue Louis Boilly, 75016 Paris
Du 13 avril au 21 août

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