Boldini, le magicien de la Belle-Époque

Huitième d’une famille de douze enfants, le Ferrarais Giovanni Boldini (1842-1931) se distingue, encore tout bambino, par son impertinence et son talent. Élève de son père Antonio, peintre de jolies madones, il signe en grosses lettres rouges, à 14 ans, son premier autoportrait, palette en main. Il gagne son premier argent en faisant le portrait de camarades fortunés. En 1861, exempté du service militaire, il consacre l’argent destiné à payer son remplaçant au régiment à un séjour d’étude à Florence. Le matin il court les musées, le soir il étudie à l’Accademia. Pas longtemps ! Il loue un atelier, fréquente le Caffè Michelangiolo, se lie au groupe novateur des « macchiaioli ».

Le peintre du « high life »

Mais la vie de bohème n’est pas pour lui. Boldini se propulse donc dans la haute société florentine, qu’il flatte dans d’opulents portraits. Rencontré à Florence, Sir William Cornwallis-West, peintre amateur, met à sa disposition son atelier de Londres et ses riches amis. Boldini devient pour quelques mois le peintre du « high life » londonien… « Mais du jour au lendemain, il disparaît, abandonnant marchand, modèles, tableaux en cours, raconte Servane Dargnies-de Vitry, co-commissaire de l’exposition au Petit Palais. Ville cosmopolite, Paris attire une clientèle internationale. [Boldini] est happé par la vie parisienne, par ce qu’il entrevoit de succès et de gloire, de réseaux artistiques. »

Giovanni Boldini, Portrait de Lawrence Alexander « Peter » Harrison, 1902, huile sur toile, collection particulière, Larry Ellison. © Private Collection, Larry Ellison

Toreros et mantilles

Nous sommes en octobre 1871. Avec sa détermination habituelle, Boldini trouve un atelier au pied de la Butte Montmartre, un modèle et une maîtresse, réunis en la personne de Berthe. Elle a du chien, elle est dans toutes les œuvres des années 1870 : sortant d’un bal masqué, fausse ingénue se morfondant sur un banc public, indolente lovée sur un canapé Louis XVI. Boldini trouve aussi son marchand, le fameux Adolphe Goupil. Il fignole des scènes en costumes XVIIIe, des matadors soupirant auprès de guitaristes en satin rose et dentelles noires. Au Salon de 1879, à propos de La Dépêche, tableautin « un peu tapoté et scintillant »,  Huysmans relève déjà  « une nervosité du diable, une rapidité de mouvement qui étonne ».

Giovanni Boldini (1842-1931), Feu d’artifice, vers 1890, Gallerie d’arte moderna et contemporanea – Museo Giovanni Boldini, Italie, Ferrare © Ferrara, Gallerie d’Arte Moderna e Contemporanea / foto Luca Gavagna

Boldini peint aussi des paysages d’une grande justesse de lumière, sur les bords de Seine ou à Étretat. En ces années 1870 où s’affirme le mouvement impressionniste, il se montre sensible à la peinture claire, aux couleurs franches, aux scènes urbaines. Il garde cependant ses distances. « Contrairement à d’autres artistes italiens à Paris comme Giuseppe De Nittis ou Federico Zandomeneghi, Boldini ne cherche pas à se rapprocher du groupe, déclare Servane Dargnies-de Vitry. S’il devient un ami intime de Degas, avec qui il voyage, leur relation est portée par un goût commun pour la peinture ancienne. Cependant, on constate une porosité entre l’impressionnisme et son œuvre. Ses tableaux de Paris évoquent les impressionnistes et Caillebotte. Mais il s’intéresse moins à la tache, à la décomposition des couleurs, qu’à la vivacité, au mouvement, à la vitesse. »

Giovanni Boldini, Omnibus de la place Pigalle, vers 1882, huile sur bois, collection particulière

À la fin des années 1870, le « style Goupil » se vend moins bien. Les riches amateurs américains viennent de découvrir Corot et l’École de Barbizon. « Boldini réagit aussitôt à cette évolution du marché. Il cesse de vendre à Goupil et fait disparaître les scènes de genre de son catalogue pour revenir au portrait et à une inspiration plus personnelle. C’est la comtesse de Rasty, sa muse et sa maîtresse, qui l’introduit dans les milieux mondains. Avec le portrait, Boldini a trouvé son mode d’expression. Il y a coïncidence entre ses propres aspirations artistiques et le succès financier. »

Le « déshabilleur » et les maris

La comtesse s’offusque de la présence de Berthe qui, en retour, supporte mal les visites de sa belle rivale. Pragmatique, Boldini loue une discrète garçonnière dans le XVIIe arrondissement, « où un équipage élégant pouvait stationner sans être remarqué », note Emilia Cardona dans sa Vie de Jean Boldini (1931). Les Italiens de passage ou résidant à Paris souhaitent connaître ce compatriote à la mode, qui présidera en 1889 la section italienne de l’Exposition universelle et participera à la première Biennale de Venise en 1895.

Giovanni Boldini (1842-1931), Scène de fête au Moulin rouge, vers 1889, huile sur toile, Musée d’Orsay © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Grâce à l’un d’eux, le chef d’orchestre Emanuele Muzio, Boldini, grand mélomane comme son ami Degas, fait la connaissance de son idole, Giuseppe Verdi. Celui-ci viendra poser place Pigalle. Sur les instances de madame Verdi, le peintre déménage boulevard Berthier dans la maison atelier laissée par son ami John Singer Sargent.
D’autres artistes en vue sont déjà installés dans le quartier, comme Meissonier, Alphonse de Neuville, Édouard Detaille, François Flameng. « Toutes les élégantes, les personnalités du monde entier, venant à Paris, se retrouvaient tôt ou tard chez Boldini », écrit Cardona.

Giovanni Boldini, Portrait du comte Robert de Montesquiou, 1897, huile sur toile, Paris, musée d’Orsay, don d’Henri Pinard au nom du comte Robert de Montesquiou, 1922 Photo ©️RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Portraitiste du « gratin » international, l’artiste ne change rien à ses mauvaises manières : « on avait beau lui amener […] des duchesses et des reines de l’acier ou de la banque, on retrouvait toujours l’unique servante, l’atelier en désordre, les beaux meubles anciens dont il aimait à s’entourer, encombrés de cartons ». Régnant sur ce chaos, le peintre offusquait ses modèles par ses blagues salaces, exigeait d’elles de douloureuses contorsions.
Sacré « peintre de la femme » par Robert de Montesquiou en 1901, il fait payer très cher le privilège de se faire « boldiniser » : de trente mille à cinquante mille francs en 1910. Un de ses modèles, la princesse Marthe Bibesco, raconte que les femmes « s’habillaient à la Boldini », et qu’une comtesse italienne s’était infligé une pénible diète pour ressembler à un Boldini. Car la richesse ne suffit pas, il faut aussi une taille de guêpe !

Giovanni Boldini (1842-1931), Portrait de Miss Bell, Ritratto di Miss Bell, 1903, huile sur toile, Villa
Grimaldi Fassio, Civica Raccolta Luigi Frugone (Musei di Nervi), Italie
© Musei di Nervi, Raccolte Frugone

Surnommé « le monstre » par ses amis, le petit homme à la face de bouledogue refuse parfois une cliente pas à son goût. Il dévoile sans façons les épaules, le cou, les bras, dénude dangereusement la poitrine, laisse apercevoir, audace suprême pour l’époque, de longues jambes fuselées. Froissées, dégrafées, soulevées, les robes de soie étincelantes semblent porter les traces d’un assaut furieux. Un critique le surnomme « le Déshabilleur ».
Le résultat n’est pas toujours du goût du mari. Bibesco refuse le portrait de son épouse (1911), trop décolletée, d’autres exigent des retouches de pudeur. Ce parfum de scandale rehausse la gloire du peintre. À sa mort, on découvrira ses dessins, ses paysages, ses vues d’intérieurs intimistes, et des compositions plus expérimentales : la face cachée du magicien de la Belle Époque.

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