Le cercle impressionniste de Julie Manet

Julie Manet (1878-1966) est un personnage clé de l’histoire de l’impressionnisme. Elle est l’enfant unique d’une très grande artiste, Berthe Morisot, et d’Eugène Manet, le frère d’Édouard. Elle naît – et passera sa vie – entourée des plus beaux tableaux de son époque, dans un milieu où l’art constitue un véritable mode de vie. Chez les Morisot-Manet, en effet, la peinture n’est pas seulement une affaire de goût et de collection, elle se confond avec l’histoire familiale, on la vit au quotidien, on en hérite, on la pratique. Les portraits de Berthe par Manet, ceux d’Eugène par Degas et par Alphonse Legros, ornent les murs du foyer familial. Dès son plus jeune âge, Julie pose pour les peintres. Elle est le modèle d’une merveilleuse galerie de portraits peints par sa mère, par son oncle, par Renoir… Berthe a représenté sa fille de multiples fois, seule ou en compagnie de son père, de ses cousines, de leur bonne, et tout au long de sa croissance, jusqu’à l’adolescence. Pour Julie, la peinture c’est donc, tout d’abord, quelque chose que l’on fait, qu’elle a toujours vu faire et qu’elle va pratiquer elle-même. Comme sa mère, sa tante Edma Morisot, ses cousines Paule et Jeannie Gobillard dont la mère, Yves, fut peinte par Edgar Degas. Affaire de famille.

Fille de Berthe Morisot

Julie apprend sous les conseils de Berthe, qui écrit : « Je lui dis d’observer. Je cherche avec elle la relation entre l’ombre et la lumière. Elle voit du rose dans les lumières, du violet dans les ombres ». Plus tard, dans les années 1895-1900, elle travaillera sous la houlette de Renoir, et exposera plusieurs fois au Salon des Indépendants. Julie peint des scènes de sa vie quotidienne, dans une facture impressionniste. La pratique, la fréquentation familière des meilleurs peintres de l’époque, amis de la famille (Manet, Monet, Renoir, Degas, plus tard Whistler, Vuillard, Redon, Denis…), les visites assidues au Louvre et aux expositions, forgent son goût et son œil. Mais son éducation artistique ne s’arrête pas là : car elle est musicienne, joue du violon, dans un milieu où la musique tient une place importante. Un piano trône au salon, on organise des récitals, on invite des virtuoses. Il ne suffit pas d’avoir l’œil, il faut aussi se faire l’oreille. Ses parents reçoivent, tous les jeudis, dans le salon-atelier situé dans l’immeuble familial de la rue de Villejust (actuelle rue Paul Valéry), ou dans la résidence secondaire de Bougival, la meilleure société artistique et littéraire du temps.

Berthe Morisot, Eugène Manet et sa fille dans le jardin de Bougival, 1881, Huile sur toile, 73 x 92 cm, Legs Annie Rouart, 1993 Paris, musée Marmottan Monet © Musée Marmottan Monet, Paris

Sous la tutelle de Mallarmé

Un autre invité de marque est Stéphane Mallarmé, qui devient un grand ami, veille sur les lectures de Julie (Bibi pour les intimes) et compose pour elle, à toutes les Saint-Sylvestre, des quatrains d’une préciosité bien… mallarméenne. Le poète entre, pour ainsi dire, dans la famille, puisqu’on le nomme subrogé-tuteur de la jeune fille. Celle-ci se prend aussi de passion pour la photographie et on lui doit plusieurs clichés documentant cette foisonnante sociabilité familiale. Ceux que Degas prend, dans les mêmes salons et des mêmes personnes, sont bien connus.

On doit aussi – surtout – à Julie, un « Journal », tenu de 1893 à 1899, publié seulement en 1979, qui est une précieuse source d’information sur le milieu impressionniste au sein duquel elle a grandi. Après la mort de son père, en 1892, puis de sa mère, trois ans plus tard, Julie Manet, devenue la dernière du nom, va vivre rue de Villejust avec ses deux cousines. Elles forment, comme l’écrit affectueusement Mallarmé, un véritable « escadron volant », car elles sortent, voyagent, vont partout ensemble. Son mariage avec Ernest Rouart, en 1900 (en même temps que sa cousine Jeannie épouse l’écrivain Paul Valéry), confirme Julie dans son mode de vie. Si ce n’est qu’une fois mariée, elle arrête de tenir son Journal et renonce à la peinture. Car Ernest est peintre lui-même. Il est l’unique élève de Degas et le fils d’Henri Rouart, ingénieur, soutien et mécène des impressionnistes, et immense collectionneur. Sa collection compte plus de cinq cents tableaux anciens et modernes. Lors de la vente après décès de cette collection fabuleuse, Ernest et Julie  rachètent de nombreuses pièces importantes, signées Poussin, Fragonard, Delacroix, Corot, Daumier, Puvis de Chavannes, Gauguin… Eux-mêmes se retrouvent en possession d’un fonds considérable, qu’il est difficile de cerner, car il est fluctuant et composite. Il y a le fonds de l’atelier Morisot, c’est-à-dire la majeure partie de l’œuvre de l’impressionniste, les Manet, Degas et autres Monet faisant partie du patrimoine familial dont Julie a hérité. Il y a tout ce qui provient de la collection Rouart, et tout ce que le couple va acheter au fil des ans, principalement des œuvres impressionnistes et postimpressionnistes, Julie et Ernest restant fidèles à l’esprit des fondateurs. La dernière acquisition de Julie, en 1957, sera un grand Nymphéas, acheté à la galerie Katia Granoff, en un temps où les ultimes créations de Claude Monet étaient encore incomprises et invendues.

Édouard Manet, La Dame aux éventails, 1873, Huile sur toile, 113 x 166 cm, Paris, musée d’Orsay, don de M. et Mme Ernest Rouart, 1930 © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)

De généreux donateurs

L’exposition du musée Marmottan Monet met l’accent sur la partie la moins connue de la vie de Julie Manet, sa vie de femme, à partir de son mariage avec Ernest. On y constate l’importance de la religion, Julie, comme son époux et plusieurs autres membres de sa famille, étant entrée dans le Tiers Ordre dominicain, sous le nom de sœur Rose de Lima. On mesure leur générosité de donateurs, le couple ayant cédé au Louvre plusieurs pièces maîtresses, comme la Dame en bleu et Tivoli, jardins de la villa d’Este de Corot, ou le Crispin et Scapin de Daumier. Julie a lutté toute sa vie pour faire admettre l’œuvre de son oncle, que les institutions officielles ont longtemps tenue à l’écart (elle réussit à faire entrer au Louvre la Dame aux éventails) et, plus encore, pour défendre et promouvoir celle de sa mère. En organisant des expositions, en faisant des dons à de nombreux musées (à Paris, Lyon, Toulouse, Montpellier, Pau) et en menant à bien l’ambitieux projet du catalogue raisonné de l’œuvre, qui aboutit enfin en 1961, sous la direction de Denis Rouart et de Daniel Wildenstein. Et c’est aux descendants de Julie et d’Ernest que le musée Marmottan doit de posséder le plus important fonds Morisot qui soit au monde, légué en 1993. Les œuvres de Berthe dialoguent là, en toute égalité, avec celles de ses pairs masculins, et principalement Monet. Le grand œuvre de Julie est ainsi parachevé.

Pierre Auguste Renoir, Julie Manet ou L’Enfant au chat, 1887, huile sur toile 65,5 x 53,5 cm Paris, musée d’Orsay, accepté par l’État à titre de dation en paiement des droits de succession, 1999 © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Stéphane Maréchalle

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