Le clan Francken, la peinture en héritage

La dynastie des Francken s’est perpétuée durant deux siècles, elle compte au moins treize peintres, qui ont produit des milliers de tableaux. C’est donc tout un pan de l’art flamand que nous dévoile le musée de Flandre, à Cassel.

Les dynasties de peintres étaient un fait fréquent en Flandre aux XVIe et XVIIe siècles, il y eut les Breughel, les Coxie, les Téniers, entre autres. C’étaient des entreprises familiales où les savoir-faire se transmettaient de père en fils, l’atelier fédérant le travail des différents membres d’une même famille, y compris les pièces rapportées. Entreprise est bien le mot, car l’existence, aux Pays-Bas du Nord comme du Sud, d’un marché de l’art extrêmement florissant alimenté par une vaste clientèle bourgeoise, permettait l’émergence d’importants ateliers, où le travail était rationnalisé de façon à optimiser la production.

Collaborations d’atelier

Sous la direction du maître, qui créait les dessins et les modèles, et mettait la main aux pièces les plus importantes et aux parties les plus délicates, de nombreux assistants, collaborateurs et élèves réalisaient tant les œuvres de commande, comme les retables d’église ou les portraits, que celles destinées au marché : natures mortes, tableaux de fleurs, animaux, scènes de genre, paysages, marines, tableaux d’histoire ou de dévotion privée.  C’est aux Pays-Bas, en effet, que les différents genres picturaux s’affirmèrent dans leur autonomie, la plupart des peintres se spécialisant dans l’un ou l’autre genre. Il était d’ailleurs fréquent que des maîtres spécialisés dans différents genres collaborassent à une même œuvre, l’un peignant les personnages, l’autre les animaux, un troisième le paysage ; l’œuvre n’en avait que plus de prix. De telles collaborations eurent lieu entre les Francken et, par exemple, le paysagiste Joos de Momper.

Frans II Francken, Cabinet de curiosités, 1619, huile sur bois, 56 x 85 cm, Anvers, KONINKLIJK MUSEUM VOOR SCHONE KUNSTEN. ©VISUEL PRESSE.

Une longévité exceptionnelle

Mais la longévité de la dynastie Francken, auquel le musée de Flandre rend hommage, est exceptionnelle, puisque le fondateur, Nicolaes, naît en 1520, et que le dernier  de la lignée, Constantijn, s’éteint en 1717. Nicolaes forme ses trois fils, Frans I, Hieronimus I et Ambrosius I, puis les envoie étudier dans l’atelier du peintre humaniste et italianisant Frans Floris, à Anvers, vers 1560. Si Hieronimus fait l’essentiel de sa carrière à Paris, ses frères s’établissent et prospèrent dans la capitale flamande, réalisant de nombreuses  grandes commandes pour les églises et les corporations. Ils sont de bons représentants du maniérisme flamand mâtiné de prétentions classicisantes, dans la lignée de Floris. La génération suivante est dominée par la personnalité exceptionnelle de Frans II Francken (1581-1642).

Frans II Francken,
L’Éternel Dilemme
de l’homme : le choix
entre le Vice et
la Vertu, 1633, huile sur bois, 142 x 218,8 cm, BOSTON, COLL.PART.
©VISUEL PRESSE.

Il est le type même du « pictor doctus », le peintre savant dont la pratique s’appuie sur une culture intellectuelle vaste et variée. Il excelle dans les tableaux de cabinet à petits personnages, d’exécution fine et de coloris délicat, peintures d’histoire ou de religion, allégories complexes, et même sujets ésotériques. Remarquables sont ses allégories savantes telles que « L’Éternel dilemme de l’homme : le choix entre le Vice et la Vertu ou l’Allégorie de la Pictura sacra, ou le Christ dans l’atelier, cette dernière montrant un véritable atelier, où la femme peintre à son chevalet est la personnification de la Peinture sacrée, les aides broyant les couleurs sont des anges, et le modèle, le Christ en personne. On reconnaît à cette mise en scène sophistiquée l’esprit des « chambres de rhétorique » flamandes, où les bons esprits de la ville s’exerçaient à des joutes littéraires et théâtrales.

Sorcellerie et cabinets d’amateurs

Frans II fut aussi l’inventeur de nouveaux sujets. Il est l’auteur d’une série de peintures et de dessins consacrés à des scènes de sorcellerie et de magie. S’il ne fut pas le premier à représenter des sorcières et des sabbats, il en renouvela complètement l’iconographie, s’éloignant des modèles simplistes de Bosch et de Breughel, pour élaborer des scènes complexes fondées sur une connaissance réelle de ce domaine, telle que divulguée par les manuels spécialisés. Aussi ces œuvres sont-elles truffées de figures, références et inscriptions magiques qui les rendent fascinantes et énigmatiques, et que seul un public averti pouvait apprécier.

Frans II Francken,
Scène de sorcellerie, 1607, huile sur bois, 56 × 83,5 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

L’autre grande invention de Frans II, c’est le thème du cabinet d’amateur. Il consiste en la représentation d’une collection, tableaux accrochés au mur, mais aussi objets de curiosité, telle que certains grands collectionneurs pouvaient en avoir constituée, même s’il s’agit, le plus souvent, de collections fictives, où le peintre s’est amusé à réunir des pièces de son choix. Cette thématique, captivante car elle offre une sorte de concentré de tous les genres picturaux et de tous les styles en un seul tableau kaléidoscopique, connaîtra une belle fortune, tout au long du XVIIe siècle et au-delà.
Frans II marque l’apogée d’une dynastie dont les productions, vers la fin du siècle, accusent une baisse notable de qualité. Sans doute une certaine routine s’était-elle substituée à la créativité des générations précédentes. Souvent, les pièces qui plaisaient étaient multipliées en un grand nombre de répliques, qui inondaient le marché.  Aussi nos historiens de l’art et nos experts ont-ils fort à faire pour trier cette production pléthorique de tableaux, où les mêmes sujets reviennent sans cesse, et dont les auteurs portent les mêmes prénoms, au fil des générations, Frans, Ambrosius, Hiéronimus…

À LIRE

Le catalogue de l’exposition, In Fine éd. d’art (215 pp., 125 ill., 32 €).

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