massacre pour un magot – Libération – NOUVELLES RECENTES

Le crime est arrivé comme un fracas dans la banalité. Jusque dans le communiqué du procureur de la République de Nantes sont apparus les détails insignifiants de la vie d’avant : «La vaisselle toujours dans l’évier de la cuisine», «le réfrigérateur rempli de victuailles», «les draps recouvrant le lit, ôtés», «plus de brosses à dents dans la maison». Ce jour de février 2017, l’intime s’est mué en scène de crime. Dans le pavillon de la rue d’Auteuil, il ne restait que «de nombreuses taches de sang, à l’étage, dans l’escalier et au rez-de-chaussée, dont certaines avaient été essuyées». Ainsi a commencé l’énigme des «disparus d’Orvault» – un couple et leurs deux enfants – comme la répétition macabre d’une autre affaire, gravée dans la mémoire collective : à quatre kilomètres de là, en 2011, la famille Dupont de Ligonnès avait été retrouvée ensevelie sous la terrasse de sa maison nantaise. A partir de ce mardi 22 juin, le mystère d’Orvault va connaître son dénouement judiciaire. Hubert Caouissin, 50 ans, et Lydie Troadec, 51 ans, seront jugés par la cour d’assises de Loire-Atlantique, respectivement «pour meurtre précédé, accompagné ou suivi d’un autre crime» et «recel de cadavres et modification des preuves d’un crime». Les jurés vont plonger dans cette affaire déconcertante. Un peu comme Flaubert rêvait d’un «livre sans attache extérieure», un «livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible». Ici, c’est le crime qui ne repose sur rien ; rien d’autre qu’une dévorante chimère.

Comme évaporés

Le 24 février 2017, dans le pavillon vide où rôde la mort, le chat Ulysse scrute de ses yeux bleus le ballet de la police judiciaire. D’ordinaire, à Orvault, «ville sans âme, faite de béton et de bitume, de parcs et de joie, de gris et d’ennui», comme dépeint le journaliste François Rousseaux dans un passionnant ouvrage («Pour tout l’or du monde»), il ne se passe pas grand-chose. La rue d’Auteuil où vivaient Pascal, employé dans une entreprise d’enseignes sur mesure, son épouse Brigitte, qui travaillait au centre des impôts de Nantes, et leurs deux enfants Charlotte, 18 ans, tout juste bachelière et Sébastien 21 ans, en seconde année de BTS informatique, est au cœur d’un quartier résidentiel. Un sage alignement de pavillons, de portillons et de cours en gravillons. Les Troadec ont emménagé en 2007, ils étaient «discrets» pour ne pas dire «secrets», selon les voisins. Mais là, c’est comme s’ils s’étaient évaporés. Dans le frigo, il y a encore des sushis qui périment le 17 février. Les portables sont éteints depuis le soir du 16 février. Les comptes bancaires ne bougent plus.

La police dégote dans un tiroir une étrange note rédigée par Pascal Troadec. Il écrit que son beau-frère, Hubert Caouissin, l’«accuse de vol dans l’immeuble de (s)a mère, ce qui n’est pas vrai». Ce dernier «a fait ouvrir une enquête» et même soutenu que «pour une histoire d’or, on pouvait tuer toute une famille». Les enquêteurs vont directement cueillir le suspect ainsi que sa compagne, Lydie Troadec, la sœur de Pascal. En garde à vue, tous deux racontent cette fameuse «histoire d’or», embarquant pendant vingt-deux heures leurs interlocuteurs dans un polar familial où s’entremêlent haine et héritage. Hubert Caouissin soutient que Pascal Troadec a dérobé des lingots du patriarche Pierre, provoquant une guerre des clans. Il y a les accusateurs – Hubert et Lydie – et les accusés – Pascal et Brigitte –, les dépouillés et les étonnés qui nient farouchement le larcin. La scission définitive est survenue lors d’un repas organisé en juillet 2014. Les deux hommes en sont venus aux mains. Depuis, ils ne se sont plus revus, jure le gardé à vue.

Un dossier intitulé «crapule»

Ancien guetteur sémaphorique devenu technicien chaudronnier, il est très remonté sur le sujet, à tel point qu’il a commencé à constituer un dossier pour Tracfin. Il en est sûr : sous leurs airs «radins», Pascal et Brigitte Troadec claquent à tout va. Comment expliquer autrement les achats de voitures, les voyages, les travaux dans la maison ? Après avoir livré ce récit, Hubert Caouissin et Lydie Troadec ressortent de garde à vue sans être inquiétés. Peut-être en serait-il resté ainsi sans un tout petit détail : dans le pavillon d’Orvault, les enquêteurs ont identifié une empreinte ADN sur un verre dans l’évier. Et une autre sur un fauteuil dans le jardin. Elles appartiennent à leur Harpagon un peu bourru, celui qui prétend ne pas avoir revu sa belle famille depuis trois ans… Sur son ordinateur, les policiers exhument un dossier intitulé «crapule» contenant une série de vues de la rue d’Auteuil. Hubert Caouissin a fait des recherches approfondies sur les membres de la famille, le prix de l’or ou le voisinage. Il a tapé les mots-clés : «Arbalète de poing, balise GPS espion, mini caméra, caméra à détecteur de mouvement, dénoncer au fisc, mon fils m’a volé de l’or, usufruit âge pourcentage, peut-on modifier une succession, frère manipulateur.»

Le 5 mars 2017, deuxième round de garde à vue. Cette fois, les policiers ne disposent que du reliquat de 26 heures (sur les 48) pour obtenir des réponses. Mais fidèle à lui-même, Hubert Caouissin parle. «Le collègue qui l’interroge n’a presque pas besoin de poser de questions… Il semble avoir besoin de vider son sac […] Il est un peu surexcité. Il raconte les choses sans trop d’émotion. C’est assez bizarre», se souvient un enquêteur dans Ouest France. Après avoir évoqué à nouveau le «sentiment d’injustice» qui l’étreint et le «magot» disparu, il poursuit : ce 16 février, il a pris la route depuis sa ferme du Finistère jusqu’au pavillon de la rue d’Auteuil, à 260 kilomètres de là. Il avait tout prévu : son appareil photo, son calepin et le stéthoscope qu’il a collé au mur des Troadec pour essayer «d’avoir des infos». Néanmoins, à 22 heures, rien d’autre que des banalités à se mettre sous la dent. Alors quand Charlotte, la cadette, est partie se coucher et que Brigitte a laissé la porte ouverte pour le chat, il s’est faufilé pour déverrouiller le garage. Comme ça, il pourrait revenir quand ils dormiront et «faire le dessin de leurs clés», s’est-il dit.

Sauvagerie inouïe

Mais quand Hubert Caouissin entre à nouveau, il fait du bruit. Voilà Pascal et Brigitte qui apparaissent face à lui, en sous-vêtements. Commence alors une scène d’une sauvagerie inouïe dont on ne comprend pas le déclencheur. Selon son récit, le quinquagénaire lance un «je vais te tuer» et s’empare d’un pied-de-biche. Il frappe Brigitte Troadec alors qu’elle essaie de prévenir la police. Il frappe Pascal Troadec qui tente de la protéger. Il frappe Sébastien Troadec qui sort de sa chambre. Puis il frappe Charlotte Troadec. Couvert de sang, contemplant le carnage, il change de vêtements et reprend la route vers 5 ou 6 heures du matin laissant quatre morts dans son sillage. Quand il arrive dans sa ferme à Pont-de-Buis, il avoue à sa compagne qu’il a «fait une connerie». Le soir, c’est un nouveau convoi qui part à Orvault : Lydie Troadec a acheté de grands sacs poubelles, elle l’accompagne et l’attend dans la voiture tandis que, seul au milieu des morts, il s’affaire dans le pavillon. «Avec l’énergie du désespoir», Hubert Caouissin charge une à une les dépouilles dans la voiture de Sébastien et prend le volant de la 308 mortuaire.

De retour chez lui, il les dépose sur une grande bâche et s’arme d’un couteau de cuisine. Il «travaille comme un forcené», selon ses mots : il démembre, il éviscère, il disperse les muscles dans les ronciers «en espérant que les animaux sauvages les feraient disparaître». Pendant que son compagnon se livre à cette sinistre besogne, Lydie Troadec part se promener avec leur fils de 8 ans. Le 20 février au soir, ils retournent à Orvault. Cette fois, Hubert Caouissin lave son crime, il récure le sol, élimine les gigantesques marres de sang avec une bassine de Saint-Marc. Pendant tout ce temps, dans le salon de la ferme du Finistère, la télé tourne en boucle, toutes les chaînes évoquent les «disparus d’Orvault», le mystère, le sang retrouvé… «Tu vois le monstre que tout le monde recherche et bien c’est papa… Papa a perdu le contrôle», dit Hubert Caouissin à son fils. Et de lui demander s’il préfère un «papa mort» ou «un papa en prison à vie».

«Ça fait quatre ans que je suis dans le dossier et je n’ai qu’une conviction, c’est la complexité d’Hubert Caouissin», souligne Me Cécile de Oliveira, avocate des parties civiles. Quand j’ai rencontré les sœurs de Brigitte, elles étaient dans un grand état d’angoisse, luttant pour que les médias restent en dehors de chez elles et tentant de comprendre ce qui s’est passé. Elles n’ont pas cessé de se poser toutes ces questions atroces : qui est mort en premier ? Qui a vu les autres mourir ? Qui a souffert le plus ?» Du forfait d’Hubert Caouissin, il ne reste rien : ni arme – qui aurait été jetée dans une rivière – ni corps. Les crânes des victimes n’ont jamais été retrouvés. Impossible pour le légiste de déterminer les causes de la mort. Dans la ferme perdue au bout d’une petite route de campagne, les enquêteurs n’ont rassemblé que quelques vestiges disséminés : des bijoux et porte-clés près de la rivière, des morceaux d’os en bas d’un champ. Et puis 379 lambeaux de chair entre les fougères et les ronces.

Magot fantôme

Comment expliquer ce déchaînement de violence ? «Tout l’enjeu de l’audience sera de comprendre comment on en est arrivé là, explique Me Patrick Larvor, avocat d’Hubert Caouissin, à Libération. Ça va assurément être très psychologique, il va falloir décortiquer le délire qui l’a animé». Les experts qui ont rencontré son client, «un type normal», intelligent, cultivé et féru d’histoire, ont noté «l’émergence d’un vécu délirant». Il a «basculé dans la conviction absolue d’une spoliation familiale et d’un danger de mort visant son fils et sa compagne», ont-ils estimé. Deux collèges ont retenu une altération de son discernement. Hubert Caouissin a fait un burn-out en 2013-2014 : il ne dormait plus, obnubilé par des bruits de ventilation qu’il pensait avoir dans la tête. En 2015, avec Lydie Troadec, ils n’ont dit à personne qu’ils déménageaient dans la ferme du Finistère. Ils se sentaient épiés, pourchassés. Toute leur vie tournait autour de la perte financière, de la haine envers ceux qu’ils surnommaient «la crapule» et «la grosse dondon».

Mais personne ne l’a jamais vu, ce magot fantôme. Renée, la mère de Pascal et Lydie, pas plus que les autres mais elle est formelle : ils existent bel et bien ces «lingots et pièces d’or». C’est Pierre Troadec, son époux, artisan plâtrier qui les aurait découverts en 2006, en effectuant des travaux dans un vieil immeuble du quartier de Recouvrance à Brest. Elle est convaincue que Lydie et Hubert ont tout raflé en 2009, juste avant la mort de Pierre Troadec, alors qu’il était hospitalisé. L’or provenait «peut-être de la Banque de France», a-t-elle affirmé au Parisien. Le journaliste François Rousseaux a tenté de retracer cet épisode méconnu de l’histoire, quand, durant la Seconde guerre mondiale, la France a décidé d’évacuer son stock pour le protéger des Allemands. Plusieurs caisses sont alors parties depuis le port de Brest et la légende voudrait que quelques-unes soient tombées à l’eau… Néanmoins, dans le dossier, malgré une enquête colossale, «aucun élément n’a permis de démontrer la réalité de l’existence de l’or», «pas plus qu’une amélioration significative du train de vie» des Troadec, a noté la juge d’instruction. «Peu importe que l’or ait existé ou non, ce qui compte, c’est que Hubert Caouissin en a eu la conviction», insiste Me Larvor. Devant la cour d’assises, les jurés vont devoir démêler cet incroyable écheveau et tenter de déterminer de quoi cet or est-il le nom ?

Derniers articles

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici